Un an après l’interdiction du tabac dans les lieux de
convivialité, qui ne sÂ’est pas traduite par une baisse notable de la
consommation, le tabacologue Robert Molimard revient sur le lien entre
précarité et addiction au tabac.
Dans une revue scientifique, vous parlez dÂ’un lien entre tabagisme
et précaritéÂ…
Une étude suédoise de 2006 portant sur 31 164 personnes a relevé un
tabagisme beaucoup plus intense chez les chômeurs. La cigarette fait
partie de la panoplie du déclassé, de lÂ’exclu. Elle trompe lÂ’ennui, la
solitude. Elle coupe la faim. Mais surtout, le tabac est un antistress
puissant. Un des effets de la nicotine est de provoquer un phénomène de
détente. Alors, quand un fumeur traverse une période de difficile, il va
naturellement ressentir le besoin de fumer plus.
La précarité modifie-t-elle les comportements des fumeurs ?
Le tabac est une drogue qui coûte cher. Alors, quand vous êtes dans
la misère, vous avez tendance à optimiser votre consommation de
cigarettes. Mais on sait que cela entraîne des conduites encore plus
dangereuses. Par exemple, fumer les cigarettes jusquÂ’Ã la limite du
filtre ou réutiliser des mégots déjà fumés.
Comment agir sur ce tabagisme ?
CÂ’est très difficile. La catégorie de population que lÂ’on appelle
«les précaires» est celle qui consulte le moins les médecins et, a
fortiori, qui ne va pas chez les tabacologues. CÂ’est la population la
plus touchée et la moins protégée. Si on veut aider les fumeurs, il ne
faut pas les traiter seulement comme des malades, mais aussi comme des
êtres humains à la recherche de plaisir.
Certains préconisent une hausse du prix du tabacÂ…
JÂ’ai peur quÂ’en augmentant le prix du tabac, on ne fasse quÂ’accentuer
lÂ’exclusion dÂ’une partie des plus défavorisés. Le prix ne freine pas
systématiquement lÂ’addiction. Au contraire, on risque de provoquer un
phénomène de tabagisme retranché, en marge de la société, qui
s’appuierait sur le tabac de contrebande ou sur les ventes frontalières.
Pourtant, la hausse du prix en 2004 a fait chuter les ventes de
cigarettesÂ…
Je pense que la hausse des prix peut avoir une influence sur les
petits fumeurs. Mais pour beaucoup de fumeurs dépendants, cela nÂ’a pas
dÂ’incidence. Certains vont préférer réduire leurs loisirs, leurs
dépenses en alimentation. Il y a aussi une part de morale
judéo-chrétienne dans ce type de mesure qui consisterait à dire que le
fumeur doit payer pour son vice. Mais pour amener les grands fumeurs Ã
abandonner la cigarette, il faut susciter en eux le désir dÂ’arrêter. Et
le désir ne naît pas de la culpabilité, ni de la peurÂ…
Avec la crise, faut-il craindre une hausse de la consommation de
cigarettes ?
Toute période de crise favorise les comportements addictifs. Pendant
les guerres, lÂ’alcoolisme et le tabagisme croissent. Je crains quÂ’avec
la période difficile qui sÂ’annonce, et la paupérisation, aussi paradoxal
que cela puisse paraître, le nombre de gros fumeurs ne diminue pas.