larmes de
crocodile : fausse tristesse, en référence aux
larmes que le crocodile est réputé verser
lorsqu'il avale ses proies.
« La drogue qui
dévore la Russie » arrive maintenant « ÃÂ
l'assaut de l'Europe »... Vous ne pouvez pas y
avoir échappé, tant les médias ont sonné
l'alarme. Avec àl'appui des photos de
krokodil-junkies aux bras nécrosés jusqu'àl'os,
car comme son nom l'indique, le krokodil dévore
les gens : « A l’endroit de l’injection, la peau
prend une teinte verte et écailleuse, et est
progressivement rongée par des composants
acide... ». Conseil d'ami : ne tapez pas
krokodil sur google si vous êtes en descente de
trip, les photos sont trash.
Un peu comme
celles sur les méthamphétamines, le fameux
avant-après, de fringantes jeunes femmes qui se
transforment en cadavres ambulants après
quelques mois de consommations d'ice, vous vous
rappelez ? Pour la petite histoire, ces photos
ont aussi été utilisées pour illustrer les
méfaits de la cocaïne : remplacez « ice » par
« cocaïne » et le tour est joué... Enfin
remarquez, ces jeunes filles avaient sans doute
du consommer àla fois de l'ice et de la coke.
Et puis pas mal d'autres choses... Sans trop
forcer on peut aussi imaginer qu'elles ne
vivaient pas en appart 4 étoiles et qu'elles ne
devaient pas souvent passer d'examen médical.
Peut être même qu'elles avaient déclaré une
maladie dégénérescente mais ça, ça l'histoire ne
le dit pas. Elles avaient pris de l'ice, point !
Pareil pour les
russes dévorés par le krokodil, impossible de
savoir si ces terribles abcès sont dus
uniquement àce produit ou si d'autres facteurs
entrent en compte. Mais peu importe, de toutes
façons ce n'est pas ce qui nous intéresse ici.
D'ailleurs, contrairement àce qui a pu être dit
dans certains médias, le krokodil n'est pas près
d'arriver en Europe. Pourquoi ? Tout simplement
parce que, contrairement àla Russie, l'Europe a
accepté depuis longtemps de distribuer des
produits de substitution. Qui irait s'injecter
un dérivé pourri de codéine alors qu'il peut
bénéficier d'un traitement méthadone, subutex ou
skénan ?
Mais cette donnée
du problème est elle aussi évacuée des articles
parlant du krokodil. En fait ces articles sont
tous organisés autour des trois même axes : la
nouveauté du produit, ses incroyables dangers et
le risque qu'il déferle sur la jeunesse
française. Cette construction, on la retrouve
dans le cirque qui accompagne la découverte de
chaque « nouveau » produit par les médias : les méthamphétamines (dont attend toujours l'arrivée
en France, cf article dans le précédent numéro
de la Plume), l'oxydado, le crack, la kétamine,
mais aussi l'ecstasy et le LSD en leur époque. A
tel point que ça en devient légèrement routinier
et surtout que ça perd toute crédibilité. Bah
oui, ça fait un bail qu'on sait qu'en matière de
prévention, « crier au loup » est
contre-productif : un discours trop alarmiste et
décalé avec la réalité ne freine pas les
consommateurs, il les pousse simplement ÃÂ
assimiler tout discours officiel sur les drogues
àde la propagande anti-éclate, voire même ÃÂ
plus consommer par un effet de réactance (tire
la queue de l'âne si tu veux qu'il avance).
Mais malgré leurs
bonnes intentions affichées, il semble bien que
la plupart des journalistes se tapent royalement
de ces dommages collatéraux. Sous couvert
d'information, on sent bien le sensationnalisme
de ces articles qui ne s'appuient jamais sur des
études scientifiques. Et oui, la peur ramène des
lecteurs et les drogues font peur. Une aubaine
pour des médias pris dans les lois du marché et
dont le but premier est d'augmenter leurs
recettes, pas d'informer leurs lecteurs.
Pour vous donner
une idée, àTechno+ nous sommes contactés
en moyenne une dizaine de fois par an par des
journalistes. De Arte àDirect 8, de Fogiel ÃÂ
« Reportages », la demande est finalement
toujours la même. Après quelques précisions
sur tel ou tel produit, le masque tombe :
« Et... Est-ce qu'on pourrait vous suivre en
intervention ? Non ? Alors pourriez vous nous
mettre en contact avec des consommateurs qui
accepteraient de témoigner ? ». La politique
de l'association est de refuser
systématiquement, toutefois, par curiosité et
un peu aussi pour la rigolade nous avons
accepté de rencontrer une journaliste de
direct 8. Poussant le vice jusqu'au bout nous
nous sommes montrés intéressés par son projet,
quasiment enthousiastes. Au fur et àmesure de
la discussion, de plus en plus en confiante,
elle nous a laissé entrevoir son véritable
objectif : « filmer votre travail » bien sur !
Notre travail, certes mais pas n'importe
lequel. Les discussions au stand l'intéressent
peu, ce qu'elle veut ce sont des images qui
« portent »... "Et des gros incidents, des
gens qui pètent les plombs, ça arrive, non
? ». Rarement sur les petites free-parties ?
Qu'àcela ne tienne, « quand est le prochain
teknival ? ».
Bah oui, ils sont comme ça les médias,
ils aiment le trash, le hardcore du nord qui
saigne fort ! Si vous avez une histoire bien
glauque, ça les intéresse. Et tant pis si elle
est fausse, ils pourront toujours faire un
rectificatif plus tard... Ou pas d'ailleurs (cf
encadré 2).
Ah, quels bâtards ces journalistes
qui recherchent du trash àtout prix. Mais
n'oublions pas qu'ils nous servent ce que le
public leur réclame. Quelques uns font leur
travail sérieusement (allez donc jeter un
oeil sur drogues news, un blog génialissime
de rue 89) mais ils sont malheureusement trop
peu nombreux. C'est pourquoi au sujet des
drogues mieux vaut garder un œil critique et
chercher àrecouper les informations. C'est la
démarche que tente d'avoir Techno+ àchaque
fois que nous écrivons une info.
=======BONUS==========
la
vraie fausse histoire des chiens éventrés :
En mai 2006, quelques jours après le teknival du
1er mai, une information est « reprise
par les journaux locaux et un quotidien
national, Le Parisien, et relayée en boucle
par France Info et Canal+ »1 : on
a retrouvé sur le site du teknival une
quinzaine de chiens éventrés. C'est un moyen
classique pour passer la drogue : on fait
avaler les produits àdes chiens avant de
passer les barrages puis, une fois sur le site
on les récupère vite fait bien fait. « Une
pratique
courante, connue des pompiers et des
gendarmes, disait-on. ».
Sauf que quelques jours plus tard on apprend
qu'en réalité personne n'a jamais trouvé un
chien éventré sur un site de teknival, et
qu'il s'agissait tout simplement d'une rumeur,
pourtant seule France Info se fendra d’un
rectificatif.